L’incipit : choisir son pays, transmettre une mémoire.
Roman · 1972Tisser les mémoires, habiter le monde
Texte étudié
L’extrait de l’incipit
Le pays dépend bien souvent du cœur de l’homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand. Je n’ai jamais souffert de l’exiguïté de mon pays, sans pour autant prétendre que j’aie un grand cœur. Si on m’en donnait le pouvoir, c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir. Pourtant, il n’y a guère, mes ancêtres furent esclaves en cette île à volcans, à cyclones et moustiques, à mauvaise mentalité. Mais je ne suis pas venu sur terre pour soupeser toute la tristesse du monde. À cela, je préfère rêver, encore et encore, debout au milieu de mon jardin, comme le font toutes les vieilles de mon âge, jusqu’à ce que la mort me prenne dans mon rêve, avec toute ma joie.
Dans mon enfance, ma mère Victoire me parlait souvent de mon aïeule, la négresse Toussine. Elle en parlait avec ferveur et vénération, car, disait-elle, tout éclairée par son évocation, Toussine était une femme qui vous aidait à ne pas baisser la tête devant la vie, et rares sont les personnes à posséder ce don. Ma mère la vénérait tant que j’en étais venu à considérer Toussine, ma grand-mère, comme un être mythique, habitant ailleurs que sur terre, si bien que toute vivante elle était entrée, pour moi, dans la légende.
J’avais pris l’habitude d’appeler ma grand-mère du nom que les hommes lui avaient donné, Reine Sans Nom ; mais de son vrai nom de jeune fille, elle s’appelait autrefois Toussine Lougandor.
Avant de commencer
Situer et présenter l’extrait
Publié en 1972, le roman de Simone Schwarz-Bart donne la parole à Télumée, une narratrice guadeloupéenne qui revient sur son existence. L’entrée dans le récit ne repose pas sur une action spectaculaire : une parole rétrospective expose d’abord une manière d’habiter le monde. Puis l’évocation de la mère et de la grand-mère fait de l’histoire personnelle une histoire transmise.
Cet incipit a une valeur programmatique : dès les premières lignes apparaissent les deux pôles du parcours « Tisser les mémoires, habiter le monde ». Le pays est à la fois choisi, aimé et marqué par les violences de l’histoire ; la mémoire se construit ensuite par la filiation, de Victoire à Toussine puis à Télumée. L’ouverture annonce ainsi les grandes tensions du roman : habiter un lieu sans oublier ses blessures, recevoir une mémoire et transformer cet héritage en force de vie.
Il faut distinguer l’autrice et la narratrice : le « je » appartient au personnage de Télumée. La voix romanesque peut porter une expérience collective sans devenir pour autant un témoignage autobiographique direct de Simone Schwarz-Bart.
Une question pour guider la lecture
Comment cet incipit pose-t-il, à travers la voix de Télumée, les fondements d’un récit où transmettre la mémoire permet d’habiter le monde ?
Le fil de l’extrait
Trois mouvements
§ 1 · ChoisirAffirmer son lien au pays malgré les épreuves.
§ 2 · RecevoirFaire apparaître l’aïeule à travers la parole maternelle.
§ 3 · NommerRelier la figure légendaire à une identité familiale.
Premier mouvement · Premier paragraphe
Un pays choisi, sans oublier la souffrance
Une pensée générale avant l’apparition du personnage
La première phrase associe la dimension du pays à une disposition intérieure. Le présent a une portée générale ; la construction équilibrée oppose « minuscule » et « immense ». Cette mesure affective déplace le regard : l’espace ne sera pas seulement un décor décrit de l’extérieur, mais un lieu éprouvé par une conscience. La formule possède la concision d’une parole de sagesse, qui donne d’emblée à la narration une dimension réflexive.
De l’idée générale à l’expérience singulière
Le passage à la première personne met cette proposition à l’épreuve d’une vie. La narratrice récuse l’idée d’un enfermement dans un territoire étroit, tout en évitant de se présenter comme exemplaire. Cette réserve construit une parole assurée mais sans solennité excessive. La désignation précise de la Guadeloupe vient ensuite ancrer la réflexion : le pays abstrait du début devient un lieu nommé et personnellement choisi.
La construction hypothétique suivie du conditionnel transforme l’appartenance en décision imaginée. Ce choix inclut la souffrance et la mort : il ne repose donc pas sur la promesse d’une vie facile. La série des infinitifs embrasse une trajectoire entière et donne à l’affirmation une portée existentielle.
Deux retournements qui empêchent l’idéalisation
« Pourtant » introduit une résistance à cette déclaration : le souvenir des ancêtres esclaves. La mémoire historique contredit toute représentation innocente de l’île. L’énumération associe ensuite dangers naturels et difficultés humaines ; le pays aimé conserve ses aspérités. La narratrice ne justifie pas l’esclavage : elle tient ensemble l’attachement au lieu et la conscience de sa violence passée.
Avec « Mais », elle affirme une autre manière de se rapporter à cette douleur. La métaphore de la pesée donne à la tristesse une lourdeur qu’elle refuse de prendre entièrement en charge. La répétition « encore et encore » fait du rêve une pratique persistante. L’image concrète du jardin ramène cette liberté intérieure à un espace quotidien : ce lieu résume déjà une manière d’« habiter le monde », en choisissant de demeurer debout dans un espace familier malgré les épreuves. Enfin, la perspective de la mort ne détruit pas la joie : l’ouverture installe une tension qui pourra traverser le récit, entre épreuve et capacité de vivre.
Deuxième mouvement · Deuxième paragraphe
Une mémoire qui passe par la voix de la mère
Le retour à l’enfance
Le repère temporel initial déplace le récit vers le passé. Les imparfaits installent une parole répétée, familière : l’image de la grand-mère s’est formée à travers les récits de Victoire. L’incipit met ainsi en scène la fabrication d’une mémoire. Télumée ne prétend pas tout connaître directement : elle raconte aussi ce qu’une autre voix lui a transmis.
Une admiration rendue visible
Le vocabulaire de la vénération donne à l’évocation de Toussine une intensité presque sacrée. L’image lumineuse appliquée à la mère montre que le souvenir agit sur celle qui le raconte. La transmission n’est donc pas une simple accumulation de renseignements généalogiques : elle transforme une présence et communique une énergie.
L’incise « disait-elle » signale la voix maternelle à l’intérieur de celle de Télumée. Ce relais permet de comprendre la valeur attribuée à l’aïeule : sa force se mesure à ce qu’elle donne aux autres, à leur capacité de ne pas céder devant l’existence. Le geste de la tête qui ne s’abaisse pas concrétise une dignité morale dans une attitude du corps.
Le regard enfantin fait naître la légende
L’intensité de l’admiration maternelle explique ensuite celle de l’enfant. La construction de conséquence, notamment « si bien que », donne à voir cette transformation progressive. Toussine acquiert une dimension mythique avant même que son histoire soit racontée. L’expression de cette perception reste liée au point de vue de Télumée : il s’agit de comprendre comment une enfant reçoit une figure familiale, non d’affirmer objectivement un pouvoir surnaturel.
Troisième mouvement · Dernier paragraphe de l’extrait
Du surnom légendaire au nom familial
Le dernier paragraphe déplace l’attention vers la nomination. Le plus-que-parfait présente une habitude déjà installée dans le passé de la narratrice : le surnom a précédé, pour elle, la connaissance complète de l’identité de sa grand-mère. Télumée reprend donc un nom reçu de la communauté, signe que la mémoire familiale circule aussi au-delà du foyer.
« Reine Sans Nom » associe un titre de grandeur à une apparente absence de nom. Ce contraste invite à s’interroger sur la construction d’une renommée : la désignation collective donne une stature exceptionnelle tout en masquant provisoirement une identité civile. On peut y lire la distance entre une personne et la figure qu’elle devient dans les récits des autres.
La rectification finale restitue le nom de jeune fille, Toussine Lougandor. Le récit ne s’arrête donc pas à une silhouette merveilleuse : il la rattache à une famille et à un passé. Cette précision prépare le développement de son histoire. L’ouverture conjugue ainsi puissance de la légende et attention à une existence singulière.
Rassembler les résultats
Une proposition de conclusion
L’incipit construit la voix de Télumée à travers deux appartenances : un territoire qu’elle choisit sans en effacer les violences et une lignée féminine dont elle reçoit les récits. La progression mène d’une réflexion générale à une expérience personnelle, puis à la transmission d’un nom. Cette ouverture est donc programmatique : elle fait déjà apparaître la Guadeloupe, la mémoire de l’esclavage, la filiation féminine, la parole transmise et la nécessité de rester debout face aux épreuves. Elle éclaire ainsi pleinement le parcours « Tisser les mémoires, habiter le monde » : habiter un lieu suppose ici d’assumer les traces de l’histoire, tandis que tisser les mémoires permet de transformer l’héritage reçu en force de vie. Le jardin, la joie et la présence de la vieille Télumée donnent enfin à l’incipit une portée rétrospective : avant même le récit de sa vie, la narratrice en livre déjà l’horizon.
De l’analyse à la parole
Préparer ton explication
Retrouve dans ton extrait les changements de personne et les repères temporels.
Pour chaque mouvement, choisis deux ou trois indices précis et explique ce qu’ils permettent de comprendre.
Fais entendre les oppositions du premier paragraphe sans donner à toute la lecture un ton uniformément solennel.
Ne récite pas cette fiche : construis tes transitions en suivant le texte et le découpage retenu avec ton professeur.
Une question de grammaire pour t’entraîner
Dans le premier paragraphe, repère la proposition introduite par si qui exprime l’hypothèse d’un pouvoir accordé à la narratrice. Analyse son lien avec le choix exprimé ensuite.
Voir les pistes de réponse
Il s’agit d’une subordonnée conjonctive circonstancielle de condition. L’imparfait de l’indicatif dans la subordonnée est associé au conditionnel présent dans la principale. L’ensemble construit une situation hypothétique, qui permet à la narratrice d’affirmer son choix. Appuie ta réponse sur les formes verbales exactes de ton exemplaire.